La coupole et les pendentifs

En cette solennité de la Toussaint je vais aborder ce que l’on appelle la peinture d’histoire et précisément le plus bel et grand ensemble de notre église. Il rassemble dans une même communion autour de l’Agneau Pascal, les 7 églises (sous forme de visages d’anges) Apôtres et Prophètes, je veux parler de la coupole et des quatre pendentifs constitués de quatre tableaux, huit écoinçons avec phylactères et quatre chandeliers.

L ‘arrêté préfectoral datant du 20 juin 1868, signé G.E.Haussmann apporte une éclaircie dans ce désespérant report continuel de l’ouverture de l’église, voici le document d’origine et pour ce qui concerne cet ensemble :

Vous remarquez tout d’abord qu’il ne mentionne pas 4 prophètes mais ‘4 évangélistes’ et il n’est pas fait mention non plus de la coupole car elle ne faisait pas partie du devis général. Notre église n’aurait pas été le seul exemple d’une coupole simplement peinte en blanc.

Le document précise ensuite « tous les artistes devront soumettre les esquisses de leurs compositions à la commission des Beaux-arts. La commande ne sera définitive qu'après l'acceptation des esquisses. Elle pourra être retirée à l'artiste en cas d'avis défavorable de la commission, sans qu'il ait droit à aucune indemnité. Les esquisses qui auront été définitivement approuvées devront être rendues à l'administration après l'achèvement du travail et elles prendront place dans la collection d'objets du même ordre que possède la Préfecture de la Seine. ».

Quant au mode de paiement, le document précise que le montant du prix de la commande sera payé au fur et à mesure de l'achèvement des travaux, par la caisse des travaux de Paris au compte : édifices religieux (Paris ancien). Il en est ainsi pour toutes les autres commandes d’œuvres portées sur cet arrêté.

Arrêtons-nous simplement un instant sur le rôle des instances administratives prépondérantes de la politique artistique de la ville de Paris de l'époque de la construction de l'église. Le conseil municipal est consulté sur le choix de l'emplacement d'une œuvre à exécuter dans une église, sur le chiffre de la dépense ainsi que sur le choix des sujets et des artistes, le préfet de la Seine et son administration préfectorale (très souvent nommée dans les documents 'administration') transmet, propose et ratifie, mais c'est la commission administrative des Beaux-arts, instance dépendante du préfet de la Seine, qui est l'instance agissante de cette politique.
C'est sur ses avis d'experts que le préfet ratifie et il était difficile au conseil municipal de revenir sur des propositions ainsi introduites et de ne pas les adopter. En effet la commission des Beaux-arts était appelée à donner son avis sur les commandes, à juger de leur emplacement, à en surveiller l'état d'avancement jusqu'à émettre des observations aux artistes si nécessaire au pire refuser le travail et à procéder à leur réception définitive. C'est ce que nous observerons dans le cas de la décoration à Saint François-Xavier.

Dès 1869 M. Elie Delaunay soumet son esquisse au jugement de cette commission
Elle est reçue avec éloges à l'unanimité et la commission donne la commande définitive avec quelques observations dont le peintre devra tenir compte Mais ce projet est stoppé et subira de profondes modifications après les sombres évènements que la France va bientôt connaître : la guerre de 1870 et la Commune.

Esquisse des 4 évanlistes avec des anges portant leurs noms (1869)
Esquisse des quatre évangélistes avec des anges portant leurs noms (1869)

Ces deux évènements tragiques passés, la construction de l’église est relancée pour se terminer vraisemblablement début 1873 puis plus rien. Un document nous apprend que toutes les commandes antérieures sont annulées.

Et soudain… mais laissons notre architecte s'exprimer dans une lettre adressée à M. E. Delaunay le 17 juillet 1873

« Mon cher camarade, Je viens de recevoir l'autorisation de continuer les travaux de St François-Xavier et la décoration intérieure ce dont je vais m'occuper le plus vite. Je viens donc vous demander si vous pouvez vous mettre de suite à l'exécution des 4 pendentifs et à quelle époque vous comptez pouvoir les livrer Recevez l'assurance de mes sentiments bien affectueux »

Que s'est-il bien passé d'important pour que cette autorisation soit donnée et aboutisse à cette floraison de courriers et propositions qui vont suivre ! Trois éminents nouveaux visages arrivent sur l'échiquier politique et artistique dans cette même année 1873.

Le 24 mai l'Assemblée Nationale nomme le Maréchal Patrice de Mac Mahon président de la république en remplacement de M. Thiers démissionnaire. Ce nouveau président tente un rapprochement avec l'église avec comme disposition une politique artistique qui tend à privilégier les oeuvres religieuses dans les églises. Il sera parfaitement relayé, à priori sans concertations, par les deux autres nominations qui suivent la sienne : M. Ferdinand Duval comme Préfet de la Seine et M. Philippe de Chennevières comme Directeur des Beaux-arts, tous deux ardents défenseurs de ce même élan dans lequel M.Uchard va s'engouffrer à très bon escient dès le 23 juillet sous forme de plusieurs courriers envoyés à l'administration concernant entre autre la coupole :

 décoration M.Demuelle, les figures par M.Ch.Lameire« Au moment de faire exécuter la décoration des voûtes de l'église Saint François-Xavier ainsi que les peintures du sanctuaire et les 4 évangélistes, le soussigné [Uchard] a remarqué qu'il serait regrettable de ne pas profiter de l'échafaudage existant pour décorer complètement la coupole suivant la pensée qu'il a toujours eue d'y placer les douze apôtres avec l'agneau pascal au milieu . En conséquence le soussigné a demandé une esquisse de cette décoration à M.Ch.Lameire, qui a déjà donné des preuves de talent dans la décoration religieuse, et propose de lui confier ce travail qu'il estime 1000 frs par figure environ soit 12 000 frs.

Si l'administration laissait échapper l'avantage que présente un échafaudage tout fait il en résulterait une bien plus grande dépense pour décorer, plus tard, cette coupole et peut être que ce surcroît de dépense joint aux inconvénients que présenterait un échafaudage élevé après coup dans une église neuve, ferait que la coupole resterait inachevée et n'aurait jamais la décoration qui semble demandée par la disposition des voûtes. »

Il soutient sa demande en imputant ces dépenses sur la réserve des imprévus mais dans une note fin juillet le chef du 4ème bureau lui fait savoir qu'il ne peut donner suite à ces propositions parce que cette réserve n'existe plus à l'état de crédit régulièrement ouvert et actuellement disponible puis en fin du même courrier revirement car le conseil municipal vient de voter un crédit dont il reste à effectuer la répartition et il invite l'architecte à s'entendre avec le 1er Bureau de la Division d'architecture afin d'obtenir la part nécessaire pour la décoration de la coupole.
Selon une note du mois de novembre la commission des Beaux-arts, constatant la nécessité et l'urgence des travaux demandés par M. Uchard, émet un avis favorable à leur exécution immédiate, elle a en même temps désigné comme pouvant être chargé de leur exécution, M. Ch. Lameire médaillé en 1866 et en 1867 à la suite de l'exposition universelle de Paris.

Notre architecte alors s’empresse de demander que la commission soit consultée sur le projet de décoration picturale de la coupole élevée au centre de cette église, et au cas où ce projet serait adopté, il désigne comme pouvant être chargé de l'exécution M. Lameire (aussi grand prix de Rome) dont le talent éprouvé lui parait propre à ce genre de travail. La décoration dont il s'agit comprend 4 évangélistes en pendentifs, déjà conférée à M. Delaunay, et les douze apôtres remplissant le champ de la coupole.
Après quelques observations sur la nécessité d'harmoniser ce double travail, la commission recommande de son côté M. Lameire au choix de l'administration et émet le vœu qu'il soit demandé à cet artiste, non pas une esquisse mais ces contours. Ces contours deviennent rapidement des esquisses présentées début juin 1874.

Ci-dessous, les études préparatoires pour St Jacques le Mineur (1873).

 Etude du corps. Fusain et lavis brun
Etude du corps. Fusain et lavis brun
Etude de draperies, fusain et papier calque
Etude de draperies, fusain et papier calque

Encre noire et rehauts de gouache blanche
Encre noire et rehauts
de gouache blanche

L'impatience du curé de voir le tout terminé le plus promptement possible l’engage à écrire à l’architecte. Celui-ci répond dans cette seule description détaillée de la vie d'ensemble de ce chantier : « Par sa lettre du 4 courant [juin 1874] Mr. le Curé de l'église St François-Xavier demande que les travaux de peinture de la coupole de la nouvelle église soient commencés immédiatement et expose ses craintes au sujet du dallage qui n'est pas encore commencé et qui ne pourra être terminé tant que les échafaudages resteront en place.

St Pierre (étude préparatoire)Le soussigné fera remarquer d'abord que depuis l'envoi de la lettre de Mr. le curé tous les échafaudages de la nef ont été enlevés jusqu'au transept, que ceux au-delà du transept seront déposés avant la fin du mois et qu'il ne restera, le 1er juillet, que les échafaudages nécessaires aux peintures de la coupole et des transepts. Il sera donc possible à partir du 1er juillet de commencer les travaux souterrains du calorifère de la nef et, aussitôt ces travaux terminés, de poser le dallage dans la nef.


St Simon (étude préparatoire)Quant au dallage sous le dôme il ne pourra être entamé qu'après l'enlèvement des échafaudages pour les peintures de la coupole. Les esquisses de Mr.Lameire pour les 12 apôtres décorant la coupole sontadoptées et cet artiste est prêt à en commencer l'exécution. Il lui sera donc possible de les terminer pour la fin de septembre et, à ce moment, on pourra enlever l'échafaudage de la coupole, sauf 4 sapines qui resteront pour l'achèvement des pendentifs par Mr. Delaunay et l'échafaudage du sanctuaire pour la peinture de Mr. Romain Cazes. Ces 4 sapines n'empêcheront pas d'entreprendre le dallage sous le dôme et dans les transepts comme semble craindre Mr. le curé, il suffira de laisser inachevé un espace autour du pied des dites sapines de 1 mètre carré environ et de remplir cet espace provisoirement par un enduit.


Quant à l'échafaudage de Mr. Romain Cazes il est entièrement suspendu et ne portant pas sur le sol ne peut être un obstacle à l'achèvement du dallage. En résumé les échafaudages de la nef et du sanctuaire seront enlevés le 1er juillet et ceux du transept dans les 1ers jours d'octobre sauf les sapines en avant des 4 piliers du dôme les sapines en avant des 4 piliers du dôme pour l'achèvement des pendentifs et l'échafaudage de M. Romain Cazes qui est suspendu.

Les travaux pour le calorifère de la nef seront commencés le 1er juillet, le dallage de cette partie de l'église se fera ensuite et pourra être terminé à la fin de septembre. Enfin à cette époque la façade sera terminée et débarrassée de ses échafaudages, les chapelles des catéchismes seront planchéiées et closes ainsi que les 4 chapelles adjacentes et les 2 chapelles souterraines. Il ne restera donc plus à faire, au 1er octobre, que le dallage du Dôme, l'achèvement du maître autel, les chapelles des transepts, les peintures des pendentifs et celles du sanctuaire; travaux qui ne pourront être terminés qu'au printemps prochain mais qui n'empêcheront pas de servir de toutes les parties libres de l'église. Signé Uchard. »

Quelques autres études préparatoires (1873) :

St Thomas (encre noire)
St Thomas (encre noire)
St Pierre et St Paul (crayon, plume, encre et lavis)
St Pierre et St Paul (crayon, plume, encre et lavis)
St Philippe (fusain)
St Philippe (fusain)
St Jean (fusain et gouache)
St Jean (fusain et gouache)

« La décoration picturale de la Coupole de la nouvelle église St François-Xavier comporte une grande composition centrale représentant les douze apôtres et quatre pendentifs à la retombée des voûtes. Les pendentifs ayant été l'objet d'une commande faite antérieurement à M. Elie Delaunay, il reste à examiner les esquisses de la composition centrale qui ont été demandées à M. Lameire.

Ces esquisses placées sous les yeux de la commission, révèlent des qualités de style et d'expression, qui lui concilient tous les suffrages. En conséquence, la commission a prononcé l'acceptation, tout en recommandant à ce que les deux artistes chargés de ce vaste ensemble décoratif, agencent matériellement leur travail et l'harmonisent au point de vue de l'art de manière à éviter tout effet disparate. Pour extrait conforme. Le secrétaire archiviste. »

A l'exemple de son maître, A. Denuelle à qui il est confié toute la décoration des voûtes de la nef, du chœur et de la chapelle de la Ste Vierge ainsi que la partie décorative de la coupole et de l’archivolte, C. Lameire réalise sa composition à l'image de cette oeuvre, magistrale, claire, limpide, sans histoire. Pas étonnant que la réception de ce travail par les Beaux-arts le soit aussi : «  Cette composition a été considérée comme très satisfaisante: l'ensemble en est harmonieux et forme bien corps avec les diverses peintures qui décorent l'édifice. »

Détails de l'esquisse de la coupole :

St Pierre
St Pierre
 trois  palmes plantées au milieu de deux rinceaux de branches d’hysope enroulées
Partie décorative : trois  palmes plantées au milieu de deux rinceaux de branches d’hysope enroulées
St Jean
St Jean

Le retentissement de cette œuvre offre à l’église de découvrir un authentique talent, de surcroît un chrétien convaincu, et un paroissien installé au 52 ave Duquesne et aura comme effet des rapports privilégiés pour lui soumettre d’autres projets.

L'Agneau pascal sur le Livre des 7 Sceaux (crayon, fusain, aquarelle et gouache)M. le curé, les Beaux-arts et notre architecte ne pourront en ressentir autant avec M. E. Delaunay, auteur des quatre pendentifs à la retombée de la coupole. Certes débordé de travail, en plein chantier du nouvel opéra Garnier inauguré le 5 janvier 1875, Il fera partie de ces artistes pointés du doigt par les Beaux-arts et qualifiés de « devant faire l'objet d'une attention continue » cette dernière retombant surtout sur les épaules de notre architecte, rivalisant de douceur, utilisant toutes les recettes et les appâts enrobés de gentillesse et de diplomatie pour convaincre son "cher Delaunay", comme il était attaché à le désigner au début de chacun de ses courriers, à se lancer dans son travail.

Près de deux ans de courriers, d'invitations, de propositions, de supplications déguisées et tout en souplesse pour ne pas froisser le destinataire, mais un courrier riche en vie de chantier

« Mon cher Delaunay,
J'ai appris l'autre jour que vous étiez à Nantes. Je vous poursuis donc jusque-là ne sachant pas si la lettre que je vous ai adressée sur Pigalle vous a été renvoyée. Il s'agit des peintures de St François-Xavier que je suis en mesure de faire exécuter depuis le vote du budget de 1873.

Je viens donc vous demander où vous en êtes des 4 pendentifs, quand et comment vous comptez les exécuter. Vous aviez je crois le projet de les peindre sur toile pour les faire maroufler ensuite. Je n'ai rien à vous imposer mais ne croyez-vous pas que l'on voit bien mieux son effet lorsque l'on peint sur place, dans le cadre avec le jour et avec la décoration qui doit entourer et accompagner la peinture et qu'une oeuvre faite à l'atelier ne doit jamais arriver juste et sans retouches.

Je crois que d'un autre côté c'est un grand dérangement et une plus grande fatigue. Vous ferez donc pour le mieux étant aussi intéressé que moi à ce que le résultat soit bon. On commence l'échafaudage et Denuelle fait les études de la décoration, il ne s'y mettra d'ici à 8 à 10 jours et votre plan peut être prêt dans le courrant du mois prochain, veuillez donc me dire à quelle époque vous resterez à Paris et si vous pouvez vous occuper de suite de ce travail. Votre bien affectionné dévoué. (01/08/1873) »

« Mon cher Delaunay.
L'ouverture de St François-Xavier ayant été remise au printemps, je ne vous ai plus tourmenté pour les évangélistes mais je viens vous rappeler que s'il ne s'agit plus de livrer toute l'église à Pâques on me la demande pour la fin de l'année. La coupole est échafaudée et Denuelle s'occupe depuis quelques temps des apprêts et de la décoration. Je pense donc que vous pourriez vous y mettre dès que la température le permettra.

Je viens vous prier en conséquence de faire toutes vos études et de prendre vos dispositions pour commencer l'exécution de vos 4 figures le plus tôt que vous pourrez et pour les achever sans interruption avant la fin de l'année car j'aurai encore le dallage à faire après l'enlèvement de l'échafaudage. Je compte sur votre activité pour me seconder dans l'exécution de cette partie de mon travail et pour ne pas y apporter du retard. Votre bien affectionné dévoué. (29/03/1874) »

Puis en mai de la même année, tout à coup les évangélistes deviennent des prophètes

« Mon cher Delaunay.
Les 4 grands prophètes sont Isaïe, Jérémie, Daniel et Ezéchiel, leurs noms seront portés par les 4 enfants placés au-dessous, quant aux autres écoinçons ils seront remplis par Denuelle avec des feuillages et des phylactères .(où huit autres noms de prophètes trouveront place) Vous voilà fixé sur vos sujets il ne vous reste plus qu'à les exécuter ce que je que je vous demande le plus promptement possible. Votre bien affectionné.
»

Daniel (étude préparatoire 1875)
Daniel (étude préparatoire 1875)

Ezéchiel (étude préparatoire 1875)
Ezéchiel (étude préparatoire 1875)

Ange (étude préparatoire 1875)
Ange (étude préparatoire 1875)

Après la réception de ce travail, une note de notre architecte, fin 1875, donne une explication sur fond de mystère

« L'architecte soussigné certifie que M. Delaunay Elie, peintre d'histoire chargé par arrêté du 20 juin 1868 de l'exécution des 4 figures peintes représentant les 4 évangélistes dans la coupole du transept de l'église ST François-Xavier moyennant le prix de 12 000 frs a refait ses études en remplaçant par des Prophètes les 4 Evangélistes qui se trouvent parmi les apôtres de la coupole, qu'il a complété son travail par les figures des 4 anges portant les noms des dits prophètes. »

A part le détail concernant les anges qui sont devenus d'imposants chandeliers, où voyez-vous les évangélistes dans la coupole ? Seul St Jean s'y trouve, St Paul a été préféré à St Matthieu peut-être parce que ce dernier était déjà représenté mais en tant qu'évangéliste sur le grand arc qui domine tout le chœur et une plus grande disponibilité accordée à cette époque aux textes de St Paul, et St Barnabé à St Matthias (élu à la place de Judas) parce que toujours associé à St Paul.

Un oubli, de requérir les précieuses informations auprès de M. l'abbé Fabre 1er vicaire et pourvoyeur des diverses inscriptions, serait-il la seule explication ? Cette remarque n'est pas la préoccupation de M. le curé qui observe avec une réelle impatience le retard qui s'accumule. Il lance alors un pavé dans la mare et notre architecte écrit aussitôt à l'artiste:

« Mon cher Delaunay.
J'ai vu M. le curé de Saint François-Xavier qui ne veut pas courir la chance d'avoir un échafaudage même restreint après le mois d'octobre  (de 1874). Il revient toujours à son idée d'un échange avec Bouguereau à condition qu'il soit entendu qu'il s'engagerait à commencer de suite et avoir fini pour la fin d'octobre.

Je viens donc vous demander le cas échéant si vous vous arrangeriez de ce changement et si vous n'y mettiez pas d'obstacle dans le cas où Bouguereau accepterait et où l'administration consentirait à cette mutation. Je vous demande bien pardon de revenir sur cette question mais je crois que je ne pourrai pas empêcher M. le Curé d'aller faire ces propositions à la ville et j'aime mieux vous en prévenir. Votre bien affectionné. »

Sans pour autant connaître l'avis des intéressés cette mutation ne s'est pas produite, mieux encore, une quinzaine de jours après, une demande bien incongrue tombe entre les mains de notre architecte qui répond

« Mon cher Delaunay.
Croyez-vous que le moment est bien opportun pour proposer un acompte lorsque le curé vient d'écrire à la ville pour demander une espèce de mise en demeure et qu'il parle de faire un échange dans le cas où vous ne pourriez pas promettre de terminer pour le mois d'octobre. De plus comment motiver un nouvel acompte lorsque le 1er a été donné sur les esquisses et qu'il n'y a eu aucun travail effectif exécuté depuis.

Je crois donc qu'il faudrait attendre que tout le tapage qui se fait à propos de ces peintures soit complètement apaisé avant de bien proposer de nouveau et j'espère que d'ici à quelques temps toutes choses seront arrangées. Votre bien affectionné.  »

L'administration réagit à la demande du curé et invite M. Delaunay à reprendre son travail aussitôt qu'il aura achevé ses travaux au nouvel opéra. Mais nous n'en sommes qu'au mois de juin de 1874 et notre architecte fait préparer un échafaudage facile à transporter d'un angle à un autre afin de permettre en même temps d'achever le sol. Cet échafaudage ne devait pas complètement convenir car notre architecte parle de l'arranger au mois de décembre pour annoncer fin mai 1875

«  L'échafaudage à plate-forme est en place. Veuillez venir le voir et nous dire si l'on peut faire les autres semblables. Vous déciderez en même temps s'il faut refaire ces fonds ou mettre ces fonds. On me dit que la peinture à la cire ne couvre pas assez et que les taches ou les salissures pourraient transparaître, enfin qu'un fond qui ne serait pas blanc pourrait éteindre ou assombrir la peinture. Vous me direz ce que vous en pensez, si vous pouvez venir de 3h1/2 à 4h1/2 ce serait le moment le plus commode pour tout le monde, votre bien affectionné dévoué. »

Dernier courrier connu, tapage apaisé, toutes choses arrangées, rencontre effectuée et une note de notre architecte début septembre annonce que la décoration de ces pendentifs est entièrement terminée (avec tout de même au moins un an de retard au regard du curé et deux ans de celui de l’architecte) et que l'échafaudage qui occupe encore cette partie de l'église pourra être enlevé aussitôt que ces figures seront reçues par la commission des Beaux-Arts.

Esquisse des 4 pendentifs (1875)Au mois d'octobre 1875 une sous-commission procède à l'examen :
«  Malgré les mérites incontestables de ces peintures représentant 4 Prophètes, la sous-commission a été frappée du contraste qui résulte de leur voisinage avec la coupole. La peinture de la coupole est claire, limpide, et d'un style excellent au point de vue décoratif; les quatre pendentifs sont colorés de tons vigoureux, pleins et d'une puissance de modelés qui a été évitée avec soin dans la peinture de la coupole.

M. Elie Delaunay n'a peut-être pas assez tenu compte de la perspective et de la diminution des surfaces sur ces quatre pendentifs, de sorte que ces figures paraissent ramassées sur elles-mêmes; au lieu de soutenir ses contours par un large trait, comme l'a fait M. Lameire, M. Delaunay n'a tenté de faire sentir le dessin que par un modelé savant et la coloration. Il en résulte pour le spectateur une indécision et un peu de mollesse dans les formes.

Ces deux oeuvres, celle de M. Delaunay et celle de M. Lameire ont chacune des qualités très remarquables: leur seul défaut est d'être placées l'une près de l'autre. La commission partage complètement les idées exprimées dans cette partie du rapport. Elle regrette que M. Lameire et M. Delaunay n'aient pas donné une plus grande homogénéité a des peintures très voisines les unes des autres et faisant partie d'un même ensemble. Pour éviter que pareille divergence se reproduise, elle recommande que les travaux de cette nature soient désormais confiés à un seul et même auteur. Pour extrait conforme. Le secrétaire archiviste. »

La suite nous la connaissons, un ensemble visité et très admiré.
Dès la fin du 19ème siècle la revue de l’architecture et des travaux publics aborde le sujet de la composition de M.Lameire en précisant que les douze apôtres portent les attributs qui les distinguent et que des inscriptions sont placées au-dessus de leur tête, rappelant, soit leurs propres paroles, soit celles que le Christ a prononcées à leur occasion (*). Elle conclut en renvoyant ses lecteurs à l’œuvre, aucun discours ne peut en parler mieux que la peinture elle-même.

Qu’à la lumière de ces récits si vivants et ces illustrations, cet ensemble soit toujours plus apprécié comme peinture d’histoire et d’histoire chrétienne et humaine.

(*)

S.Petrus TU ES PETRUS ET SUPER HANC PETRAM AEDIF ECCLESIAM MEAM Mt 14,18 Tu es Pierre et sur cette pierre, j'édifierai mon église
S.Joannes IN PRINCIPIO ERAT VERBUM ET VERB ERAT APUD DEUM Jn 1,1 Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu
S.Jacobus maj HIC EST FILIUS MEUS DILEC IPSUM AUDITE Mc 9,7 Celui-ci est mon FIls bien-aimé, écoutez-le
S.Simon CREDO IN SANCTORUM COMMUN IN REMISS PECATORUM Credo Je crois en la communion des saints et en la rémission des péchés
S.Barnabas SIMILES VOBIS ANNUNT DEUM VIVU Ac 14,15 Semblables à vous nous [vous] annonçons le Dieu vivant
S.Taddeus CREDO IN CARNIS RESURECTIONEM VITAM AETERNAM Credo Je crois en la résurrection de la chair et en la vie éternelle
S.Jacobus min SCITOTE SEDET AD DEXTERAM PATRIS ET ITERUM VENTURUS EST JUDIC VIVOS ET MORTUOS Credo Sachez qu'il siège à la droite du Père et qu'il viendra de nouveau juger les vivants et les morts
S.Bartholomeus SIMILES ILLIS FIANT QUI FACIUNT EA Ps 115,8
Comme elles [les idoles] seront ceux qui les firent
S.Philippus PHILIPPE QUI VIDET ME VIDET ET PATREM Jn 13,9 Philippe, celui qui me voit, vaoit uassi le Père
S.Thomas TU ES DEUS MEUS ! Jn 21,28 Tu es mon Dieu !
S.Andreas VENI POST ME ET FACIAM TE FIERI PISCAT HOMINUM Lc 5,10 Viens à ma suite et je te ferai devenir un pêcheur d'hommes
S.Paulus HUNC DEUM QUI FECIT OMNIA EGO ANNUNCIO VOBIS Ac 17,24 Moi je vous annonce ce Dieu qui a fait toutes choses.